Dans le bourbier de la saison des pluies

Jeudi, 20 décembre 1984


Sept heures : d’un pas lent et assuré, les escorteurs arrivent avec un certain retard… Dans cette région où les attaques sont fréquentes, ils accompagnent des cohortes de passagers au milieu de ce couloir étroit ressemblant plus à un no man’s land sans âme qu’à un pays habité. Une mitraillette dans une main, un sac de voyage dans l’autre, nous avons compris le scénario. Ces messieurs veulent tester la dernière 4 x 4, engin qu’ils ne voient sans doute pas passer tous les jours.

Les candidats, galantes personnes, montent sur le hayon arrière, le dos à la route, les jambes arquées autour de la roue de secours et le foulard sur la tête pour éviter la tornade de poussière qui va s’abattre sur leurs jolis minois mal rasés. A l’intérieur, un militaire, confortablement assis aux côtés de Guilène, se met un baladeur sur les oreilles et trouve que « ce que nous faisons, c’est bien… ». En regardant ce convoi de plus en plus insolite, je pense que notre brigade est devenue un modèle de dissuasion. La piste défile, dans un brouillard de particules en suspension, les flaques se multiplient à l’horizon.

Soudain, devant, ce n’est plus une flaque. C’est la mer. A marée haute en plus. Devant, à droite, à gauche, l’eau a gagné le territoire national. Elle obstrue la piste, bloque toute issue de secours, noie le décor, bouleverse toutes les données. On voudrait l’effacer. La nier. L’eau s’impose. Sans doute ce que nous avait annoncé Pierre Godde.

Jean-Pierre Coppens fait une première tentative: trois mètres plus loin, la Visa s’enfonce jusqu’au treuil, obligeant le mécanicien à sortir par la fenêtre. La voiture Antenne 2 essaye de passer par les bas-côtés, apparemment moins spongieux. C’est une catastrophe: plus elle accélère, plus elle disparaît dans la boue. Une boue glissante, brûlante, sur laquelle rien ne prend, rien n’accroche. Je sens que nous allons prendre du retard, une fois encore.

La saison des pluies attire l’immobilité. Rien ne bouge ici. La brousse est humide, silencieuse. Le bois détrempé exhale une odeur de décomposition, la chemise fait corps avec la peau, les insectes pullulent. Nous étudions rapidement l’éventail des solutions avec les mécaniciens et les candidats, heureux d’être confrontés à une route rebelle.

  • C’est le raid dont j’ai rêvé, dit Alexandre. Ici, on a les pieds dedans !

Benoît et moi décidons de nous faire remorquer par le camion jusqu’à la fin du passage boueux. Après quoi il reviendra en arrière pour tirer les six voitures, une par une. C’est un travail d’enfer, mais il n’y a pas d’autre choix.

Au début cela se passe bien. Les roues s’enfoncent mais accrochent. Devant nous la corde qui nous relie au camion-assistance se tend de plus en plus ce qui nous donne quelques sueurs supplémentaires. Cette corde, c’est notre chance. Une corde au bout de laquelle notre semaine est en jeu : les rendez-vous, le passage de la douane, l’entrée en Somalie, l’enregistrement à Mogadiscio.

Je découvre que le Raid, malgré ses allures d’aventure sophistiquée, est d’une extrême fragilité et qu’il ne tient parfois qu’à un fil, pour ne pas dire à une corde. Si cela se passe mal, ce sera le demi-tour sur Mombasa dont parlait Pierre Godde il y a quelques jours. Benoît ne dit pas un mot. Moi, je laisse le volant suivre les ornières de plus en plus creusées.

Devant un passage qui semble plus profond, René Raguenès fait obliquer son camion à gauche, sur les bas-côtés eux aussi détrempés. Et la série continue : nous voyons le « Pinz » s’enfoncer nettement dans la boue, accélérer, remonter légèrement, enfin s’affaisser définitivement, comme une bête épuisée dans une arène surchauffée.

Après plus de cinq heures d’immobilisation, le camion accroche enfin et émerge des entrailles de la terre. Nous hurlons de joie !

Il est quinze heures. La température dépasse 40°. L’eau stagnante est agitée par des centaines de petites larves ressemblant à des têtards. Le militaire descend du camion, mitraillette au poing. Nous sommes seuls, René, Benoît et moi au milieu d’un gigantesque bourbier. Devant nous le camion ne bouge plus, enfoncé jusqu’en haut des roues. Alors nous nous y mettons.

René creuse avec une pelle tandis que nous cherchons quelques branchages et décrochons les plaques de désensablement déjà couvertes de boue. Quatre tonnes se sont enfoncées dans la glaise bouillante et collante, qui alourdit nos chaussures à chaque pas, brise un manche de pelle, retombe, à peine enlevée. René essaye une première fois de sortir le camion. Le moteur rugit. Les pneus, patinés par la boue, glissent et tournent à vide. Rien n’accroche. Le camion retombe, plus lourd, plus impuissant qu’auparavant.

Acte deux : René reprend sa pelle, dégage la glaise qui s’est infiltrée partout, nous remettons les branches et replaçons les plaques, devant et derrière. Notre vigile fait les cent pas, l’œil en alerte.

  • Vous attendez les bandits ?
  • Non, mais les lions peuvent venir !

René, en nage, se met au volant, le moteur chauffe, l’embrayage accroche, mais les roues, de plus en plus lisses, s’enfoncent encore un peu plus. Cette fois, le châssis fait ventouse avec la boue. C’est pire qu’il y a une heure. Le « Pinz » n’est plus un bateau. C’est un sous- marin.

Notre dernière chance, c’est de le vider. Tout y passe. Nous saignons le monstre jusqu’au dernier carton : roues de secours, phares, clignotants, ailes avant, pare-brise, tubulures en tous genres. Après plus de cinq heures d’immobilisation, le camion accroche enfin et émerge des entrailles de la terre. Une véritable résurrection ! Nous hurlons de joie ! La boue est tellement profonde que nous ne retrouverons jamais une partie des plaques utilisées pour sortir le monstre.

Jusqu’à la tombée de la nuit, René remorque une par une nos voitures sur une distance de trois kilomètres. De l’autre côté de la « mer », je regarde ce sauvetage. C’est impressionnant : Au loin, les phares jaunes balayent la nuit, puis disparaissent sous l’eau avant d’apparaître à nouveau. Le moteur ne fait plus aucun bruit là-bas. L’eau arrive au niveau du pare-brise, s’infiltrant dans les voitures, inondant de boue l’habitacle et ses occupants. C’est incroyable ! A chaque passage, j’ai de plus en plus d’inquiétudes : le camion glisse, les ornières qu’il creuse au fur et à mesure deviennent profondes, l’eau inonde le moteur. Si le « Pinz » s’immobilise au milieu de ce marais, le Raid s’arrêtera ici pour l’éternité…

Pendant ce temps, les équipages rescapés mettent leurs voitures sur cric et enlèvent les magmas de boue incrustés autour des freins. Le dépannage s’achève à la lueur d’une torche dont le fil électrique est gainé d’une horde d’insectes en mal d’aventures.

René a le sourire. Il est exténué. Mais il vient de sauver, à lui seul, le Raid ! Nous découvrons que le camion est aussi une dépanneuse et que, sans lui aujourd’hui, l’émission était sérieusement compromise.

La route de nuit s’achève entre les murs d’un campement militaire où nous dressons nos tentes. Quelques bières chaudes viennent récompenser les héros du jour. Comme à l’accoutumée, je m’allonge sur les sièges avant de la voiture, passant la première pour ne pas avoir le levier dans le ventre, desserrant le frein à main, pour ne pas l’avoir… dans le dos. Sur le toit, Benoît dort, les yeux sur les étoiles, les jambes soutenues par le hayon arrière, lui-même relevé par un piquet de fer vertical. (L’idée est déposée au registre des inventeurs associés.)

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Didier Regnier

Didier a encadré la caravane du Grand Raid du Cap de Bonne Espérance à la Terre de Feu, animant l'émission sur le terrain et réalisant des récits étape pour présenter les pays traversés et illustrer les aventures et anecdotes de la semaine. Ses articles sur ce site sont des extraits du livre qu'il a publié en 1985 chez Robert Laffont, "L'Aventure du Grand Raid".