Mercredi, 19 décembre 1984 — Nairobi.
Quatre heures du matin. Le portier en a assez. C’est la quatorzième porte à laquelle il vient de frapper pour nous réveiller. Dehors, devant l’hôtel, tout est calme. Les voitures sont alignées, propres, prêtes pour le grand départ. Hier nous avons fait une véritable descente dans une station-service pour remplir tout ce qui était vide : réservoirs, jerricanes, bidons, briquets; déformés jusqu’au bouchon. René Raguenès a prévu que notre consommation sur les pistes pourrait approcher seize litres aux cent kilomètres. L’évaluation ne nous met pas à l’aise, étant donné qu’il n’y a aucune pompe sur le parcours. Benoît, de son côté, a évalué le nombre de bouteilles d’eau et de cacahuètes nécessaires à la traversée du Kenya et du sud de la Somalie. Dans la voiture, il y en a partout : entre les sièges et le réservoir, sous le frein à main, au milieu des câbles.
En compagnie de Francis, le transitaire, Guy Garibaldi nous emmène sur la route du Nord. Nairobi est déserte. Nous hésitons un peu car aucune direction n’est indiquée. Après une trentaine de kilomètres, nous nous arrêtons. Pierre Godde s’est déjà envolé pour la Somalie, Guy part tout à l’heure pour Bombay, afin de baliser le parcours indien. Je suis un peu triste de le quitter. Même si nous nous connaissons depuis peu, il est devenu un ami. Au-delà des mots, des difficultés, des obstacles, nous agissons dans le même sens. Nos efforts ne s’additionnent pas, ils se multiplient. Nous nous soutenons à chaque instant dans ce marathon qui éprouve les nerfs et déchaîne les passions.
Devant nous, 1400 kilomètres, dont 900 de pistes, principalement en Somalie. Un pays sans doute dur. Peut-être aussi notre première étape vraiment difficile.
J’ai horreur des adieux. Nous nous disons « à bientôt » en sachant très bien que ce parcours annonce les problèmes. Avant de partir Guy me remet une enveloppe dont je lis le contenu, dès le premier virage franchi, à la lueur de notre baladeuse.
« Dans tous les cas, sale con, quoi qu’il en soit de cette expédition et des surprises qu’elle nous réserve, une chose a pour moi de la valeur avoir fait ta connaissance ! Puissance treize, et à bientôt ! »
Pour la première fois depuis le départ, j’ai envie de faire demi-tour pour lui dire : « Moi aussi ! »
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