Devant nous, le parcours le plus long du Raid

Samedi, 25 mai

Nous roulons toute la nuit sous un véritable déluge. Guy est excédé, je suis préoccupé. Plusieurs fois nous manquons de partir dans le décor. Pas de traces au sol, pas d’indications aux carrefours, les camions lancés à toute allure, le noir complet qui efface nos phares jaunes, et devant nous le parcours le plus long depuis notre départ : Buenos Aires-Santiago (1500 kilomètres), puis Santiago-Puerto Montt (1000 kilomères) soit 2 500 kilomètres en moins d’une semaine, avec un reportage « délicat » à réaliser dans la capitale chilienne. Ce sujet consacré à la « situation », c’est la condition que nous avons posée à notre entrée au Chili. Dans la voiture, Guy, qui est en manque d’adrénaline, m’en rappelle l’histoire.

  • Lorsque j’ai vu les représentants du gouvernement il y a un an, ils ont trouvé le projet intéressant. Tout de suite on m’a répondu que nous étions les bienvenus, et lorsque j’ai évoqué la présence des caméras, cela n’a inquiété personne.
  • Y a-t-il des restrictions pour nous ?
  • Non, aucune, mais il y a quelques jours, j’ai prévenu le gouvernement que nous irions à Santiago. Là, ils m’ont paru plus inquiets et m’ont demandé ce que nous allions filmer.

Ce passage au Chili est certes délicat, mais il n’est pas le scandale auquel ont fait allusion quelques gens bien tranquilles en France. Plutôt que juger sans savoir, condamner sans connaître, je trouve nettement plus intéressant d’aller voir sur place, de constater, d’inter­ roger, de filmer, sans être dupe de la situation. Le peuple est rarement le gouvernement. Nous n’avons pas le droit de l’ignorer et de le boycotter pour soulager nos bonnes consciences repues.

Cette négociation que Guy a menée avec le pouvoir chilien illustre bien les limites que rencontre notre émission depuis sa création. D’un côté, nous demandons aux Etats qu’ils nous ouvrent leurs frontières « officiellement » ; de l’autre, nous faisons du mieux que nous le pouvons notre travail de reporter, en soulevant parfois des situations embarrassantes pour ces mêmes pays qui nous accueillent. Autant dire qu’il a fallu à nos trois avant-courriers un sens aigu de l’équilibre pour faire admettre cette équation aux dirigeants des vingt et un pays traversés ; et beaucoup de savoir-faire à ces derniers pour prendre autant de risques !

Nous n’avons dormi que trois heures et déjà le soir tombe sur la cordillère Blanche. Peut-être l’Amérique latine n’a-t-elle pas de fin ? Lentement, la neige a recouvert la route sinueuse qui monte au petit poste frontière chilien de Portillo. Un carabinier nous y attendait, le bureau envahi par nos lettres, télex et documents… Visiblement, ils ont bien fait les choses… Enfin, nous entrons au Chili, notre vingt et unième pays, celui qui nous révélera la Terre de Feu et le cap Horn, celui qui achèvera notre raid de huit mois.

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Didier Regnier

Didier a encadré la caravane du Grand Raid du Cap de Bonne Espérance à la Terre de Feu, animant l'émission sur le terrain et réalisant des récits étape pour présenter les pays traversés et illustrer les aventures et anecdotes de la semaine. Ses articles sur ce site sont des extraits du livre qu'il a publié en 1985 chez Robert Laffont, "L'Aventure du Grand Raid".