Vendredi, 4 janvier 1985.
Six heures du matin. Le soleil est au rendez-vous. Sur la petite place où je suis l’objet de curiosité, le thé brûlant passe bien. De Gaulle est moins crispé et va même jusqu’à plaisanter : c’est l’armistice ! Les raiders ne sont toujours pas arrivés. Comme il faut que nous avancions et que je prépare le passage au poste frontière, nous partons sans tarder avec les militaires. Soudain, le paysage est devenu plus hospitalier.
Depuis des semaines, Djibouti représente pour nous une sorte de parenthèse, une terre promise. Là-bas, il y aura de l’eau, de l’électricité, de vrais lits pour s’allonger et surtout de la bière, bien froide, qui fera descendre la poussière dans la gorge. Nous allons retrouver des choses simples, de tous les jours, mais auxquelles la privation répétée de leurs bienfaits a donné une valeur inestimable. Secrètement, ne serait-ce pas là une des jouissances inavouées que procure le voyage ?
Ces maisons, là-bas, c’est Loyada ! Le poste frontière somalien ressemble à celui que nous avions connu, deux mille kilomètres plus bas, les spaghetti en moins. Les formalités sont simples, les douaniers discrets. De Gaulle et les militaires sont assis, comme après l’effort. Je les regarde, avec la nostalgie que déchaînent les amitiés fortes. Nous nous sommes affrontés, nous avons ri aussi, mais nous avons marché ensemble. C’est cela l’essentiel.
Grâce à eux, nous avons découvert ce qui restera sans doute l’un des plus beaux pays traversés par le Raid. Une Somalie laissée intacte, à la dérive des abandons successifs. Un pays rose et bleu où les femmes, les enfants et les vieillards promènent les regards lisses et tendres de ceux qui n’ont rien à donner, si ce n’est leur cœur qui a résisté à tous les assauts.
A pied, je traverse le no man’s land et arrive à la frontière où m’attend Patrick Millon, chargé des Relations presse à la présidence de la république de Djibouti. Ici, c’est moins exotique qu’en face, moins exaltant aussi. Etrange ambiance que celle de ce petit bureau où cela fleure bon l’hexagone : un policier en culotte courte, avec une vraie casquette, un ventilateur qui ventile, un réfrigérateur qui refroidit, une table avec quatre pieds, un coca frais avec des bulles ! (ce pays sera un paradis pour Benoît). Le calme, le silence, une sorte de « Bienvenue au pays des non-problèmes »…
Tout de suite, je demande des nouvelles de Serge. Bien sûr, à Djibouti, tout le monde a appris l’accident : « Il a été rapatrié en Belgique, mais Pierre et Christine vous en diront plus tout à l’heure. »
Naturellement, la discussion glisse sur la Somalie ! Les exécutions, la prison d’Hargeisa où il se passe de drôles de choses, le régime autoritaire de Syad Barré, la catastrophe économique, la répression, les luttes tribales, les réfugiés. Et souffle dans la petite pièce comme un alizé antisomalien.
Dehors, un concert de klaxons annonce Christine, Pierre et les autres. C’est un moment extraordinaire ! Nous sommes tellement heureux de nous retrouver ! On se regarde, on se serre. On s’embrasse. Et Christine de raconter l’odyssée de Serge : « Grâce à Charles Hernu, le survol du territoire a été accepté, le jour de votre départ. Quelques minutes après, un Transall a décollé de Djibouti, atterri à Galcaio d’où nous sommes tout de suite repartis, direction Djibouti, où nous étions en fin d’après-midi. Là, il a été transféré à l’hôpital militaire, tandis que le jet d’assistance venu de Paris attendait à l’aéroport.
Mais l’état stationnaire et fragile de Serge a inquiété les médecins. Ils ont refusé son transport et l’ont admis en réanimation, où il est resté toute la nuit. Hier seulement, les militaires ont autorisé son évacuation d’urgence sur Bruxelles. Depuis, aucune nouvelle. » Nous soupirons. Serge est toujours vivant. Grâce à Christine, grâce à l’armée, grâce au fantastique travail d’UAP Assis tance. Il fait beau. Tous les candidats sont là, maculés des pieds à la tête d’une épaisse couche de poussière qui les rend méconnaissables.
Le dernier convoi du Grand Raid roule vers Djibouti, déplaçant sur son passage des meutes de spectateurs. Visiblement, toute la ville sait que nous arrivons. Il faut dire que nous n’avons rien à envier au « radeau de la Méduse » : les voitures sont rouges de poussière, les pots d’échappement cassés, les pare-buffles enfoncés, les roues de secours crevées, les malles enfoncées. Et puis, tout à l’arrière, le Pinz rugit encore, tirant derrière lui une corde, et derrière la corde, une voiture ; et puis une autre corde et une autre voiture, roulant sur des jantes inclinées à 30 % !
Les véhicules se rangent devant l’hôtel Ménélik, guidés, poussés, soulevés par des enfants rieurs, pressés de coller leur nez contre les vitres, pour regarder l’intérieur des « bolides ». La place est envahie de badauds. Même l’aveugle, accompagné d’une fillette, s’arrête pour être aussi de la fête.
La bière fraîche coule dans les gosiers secs, l’eau tiède sur les corps encrassés.
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