Embarquement pour l’Arabie Heureuse

Vendredi, 11 janvier.

Pierre Godde est devenu invisible ces temps-ci. Il court de ministère en ambassade, pour négocier la suite du parcours. Comme il me l’avait souvent dit : « En ce qui concerne le Raid, il y a les pays qui ont besoin de publicité… et les autres. » Les autres, ce sont principalement ceux de la péninsule Arabique.

Le Yémen du Nord avait dit non tout de suite ; l’Arabie Saoudite, après avoir dit oui, avait fait volte-face au début du mois de novembre; seul le Yémen du Sud n’avait pas fermé ses portes. Ce qui était déjà un résultat. C’est vers ce pays que s’est naturellement tourné Pierre pour faire sortir le Raid d’Afrique, après cette série d’échecs. Un pays mystérieux, qui suscitait une part de rêve : les reliefs de l’Arabie heureuse, les montagnes de l’Hadramaout, et ce côté très fermé, savamment entretenu par l’emprise soviétique lentement mythifiée.

Pierre était passé à Aden il y a un mois, muni d’un visa du ministère du Tourisme. Son dossier était précis et sans doute convaincant, puisque les autorités avaient donné leur accord verbal pour le passage du Raid à travers le Yémen du Sud. La suite n’était pas compliquée : ces mêmes autorités devaient continuer à préparer le dossier, puis envoyer à Djibouti un accord pour la délivrance des visas. La traversée de Djibouti à Aden en bateau était pratiquement acquise.

Lorsque Pierre passe, il y a une heure à peine, à l’ambassade du Yémen à Djibouti, c’est l’angoisse : il n’a aucune nouvelle des visas, ni de notre entrée qui se fait imminente. Très inquiet, il contacte aussitôt Aden par télex, obtient un visa, s’envole pour Aden. Les problèmes recommencent : cette fois, le Raid est bien reparti ! Tous les chronomè­tres sont remis à zéro.

Un bateau rouillé est amarré au quai n° 1 du port de Djibouti. Des filets usés jusqu’à la corde soulèvent nos voitures pour les poser dans les cales, les mêmes que ceux utilisés pour transporter les chameaux en partance pour Djedda.

A bord du Randa en route pour Aden

Il s’appelle le « Randa », du nom d’un village de Djibouti. Vendredi, en début d’après-midi, le vieux rafiot emmène les raiders et leurs voitures en direction d’Aden. Car, malgré les incertitudes, il est trop tard pour reculer. Le Raid ne fait jamais machine arrière, qu’on se le dise! Et nous pensons tous que notre présence forcera le destin, lorsque nous aborderons les côtes yéménites.

Djibouti a disparu.

Francis et compagnie sur le pont du Randa

Ce bateau si vieux, si usé, raconte en silence de vieilles histoires. Il avait été construit en 1958, avait mouillé dans tous les ports de la mer Rouge et de l’océan Indien. Aden, Bombay, Mombasa, Dar es-Salaam, Port-Soudan, le canal de Suez. Il avait connu toutes les tempêtes, les nuits calmes et les levers de soleil qui n’annoncent rien d’autre que la mer.

En rêvant encore un peu plus loin, je me suis mis à imaginer quelques menus trafics, des ventes en secret, des abordages clandes­tins. Ce soir-là, c’était un peu à nous d’embellir la légende, en y ajoutant quelques pirates et des histoires de billets, de khât et de whisky qu’aurait sans doute aimées Henry de Monfreid.

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Didier Regnier

Didier a encadré la caravane du Grand Raid du Cap de Bonne Espérance à la Terre de Feu, animant l'émission sur le terrain et réalisant des récits étape pour présenter les pays traversés et illustrer les aventures et anecdotes de la semaine. Ses articles sur ce site sont des extraits du livre qu'il a publié en 1985 chez Robert Laffont, "L'Aventure du Grand Raid".