L’unique route coupée par la montée des eaux

Lundi, 10 décembre

Nos rêves de gosse en tête, nous nous sommes levés tôt pour « le » voir. Comme des écoliers à qui l’on montre la mer pour la première fois, Benoît et moi piaffons d’impatience. Le Kilimanjaro apparaît soudain, derrière une rangée de bananiers. Imposant, majestueux, la tête perdue dans les nuages. 5 963 mètres : le missionnaire Johan Rebmann qui l’avait découvert en 1848 avait dû brûler trente cierges d’un coup devant un tel spectacle ! Mais le temps n’est pas à la contemplation. Il faut déjà descendre et partir pour le Kenya.

A la sortie d’ Arusha, la route est bloquée par un enchevêtrement de camions et de voitures, traversée par une foule compacte, agitée, bougeant dans tous les sens. Nous venons de rattraper la saison des pluies ! Les choses se compliquent : un torrent de boue et d’eau a littéralement coupé la route en deux, emportant tout sur son passage ! Au milieu de cette mer, un homme seul, sur un tracteur. Impassible. Attendant un secours hypothétique.

 

Le spectacle amuse. On rit. On regarde. On chante. La nature impose sa loi ; alors, pourquoi s’énerver ? Un villageois à qui je demande si cela va durer longtemps me répond :

  • Ne vous en faites pas, il n’y en a que pour quelques minutes !

Mais ici, en Afrique, les minutes ressemblent à l’éternité. Si on ne passe pas aujourd’hui, on passera un jour ! Sous mes yeux, un homme glisse dans la rivière tumultueuse et se fait traîner sur des dizaines de mètres, sans pouvoir s’accrocher au moindre obstacle, tandis qu’une Land Rover surchargée s’embourbe, sous les applaudissements d’une foule en liesse. Rien n’est grave, tout est amusant. Ces Africains-là ressemblent à de grands enfants, et devant leur joie simple, je trouve mon énervement soudain ridicule.

Guidé par Jean-Pierre Coppens qui a coulé dans la boue jusqu’au nombril, le camion d’assistance passe en premier, s’enfonce jusqu’à mi- roues, sans toutefois s’enliser. Plus loin, les voitures essayent un autre itinéraire, au milieu de gerbes de boue. Apparemment, notre numéro plaît beaucoup !

Il est 21 heures lorsque apparaissent, mille kilomètres plus loin, les feux de Nairobi.

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Didier Regnier

Didier a encadré la caravane du Grand Raid du Cap de Bonne Espérance à la Terre de Feu, animant l'émission sur le terrain et réalisant des récits étape pour présenter les pays traversés et illustrer les aventures et anecdotes de la semaine. Ses articles sur ce site sont des extraits du livre qu'il a publié en 1985 chez Robert Laffont, "L'Aventure du Grand Raid".