Six heures du matin.
Le manque d’essence nous préoccupe, depuis hier. Il n’y a pas une pompe sur le bord de la piste. Les villageois qui nous renseignent sur la proximité d’une station parlent de trente kilomètres, dans un sens, puis dans l’autre, peut-être au sud, ou par là, vers l’ouest. La jauge est basse. Nous ne pouvons pas faire d’erreur.
Gentiment, les Canadiens acceptent que l’on siphonne quelques litres dans leur réservoir, mais leur niveau n’est pas très élevé non plus. Guy Garibaldi nous avait promis des bons d’essence ; encore faudrait-il qu’il y ait des pompes ! La prochaine se trouve en fait à Isoka, où nous arrivons quelques heures plus tard, le sourire aux lèvres, le réservoir vide. Je vais voir le pompiste.
- Bonjour, je voudrais…
Apparemment surpris qu’une voiture puisse passer par là, il ne me laisse même pas terminer et fait non d’un geste de la tête, sans appel. La pompe semble ne pas avoir fonctionné depuis des lustres : les chiffres ont rouillé, la carcasse a disparu.
J’insiste :
- Je vous disais que je voulais de l’essence… L’homme écoute, sourit, réfléchit :
- Combien de litres vous faut-il ?
Je fais baisser les enchères et ravale mes 80 litres pour n’annoncer « que » 20 litres.
- O.K., passez par la petite cour derrière. Vous avez un récipient ?
Le plus discrètement possible, je décroche un des deux bidons que nous avons fixés sur le toit, et me faufile entre des villageois qui semblent ne pas apprécier la manœuvre. Ici, c’est la lutte pour la vie : quelques litres leur permettent d’aller au village voisin pour vendre, pour acheter. Pour vivre.
Lorsque nous arrivons à la frontière tanzanienne, la plupart des équipages sont déjà là.
Les filles racontent que, pendant le tournage de leur film intitulé « L’écolier de brousse », elles ont été retardées, à plusieurs reprises, par d’étranges hommes munis de filets à papillons. En fait, des chasseurs de mouches tsé-tsé ! Elles pullulent dans la région, entre deux pluies, et vont s’abriter à l’ombre des arbres. Une seule piqûre suffit à tuer un animal en l’espace de trois jours. Pour l’homme (et la femme, pourquoi pas ?), c’est le risque de la terrible maladie du sommeil, voire la mort, s’il n’est pas soigné dans un hôpital. D’un geste énergique, le contrôleur arrête la voiture et tourne autour en agitant son filet. Dérisoire ballet dont le but est d’attraper quelques mouches pour en limiter le nombre ! A elles seules, Christine et Guilène en ont tué cinq dans leur voiture ! Avantage à Télé-Monte-Carlo.
Les Zambiens nous laissent sortir sans encombres. Puis nous entrons en territoire tanzanien. Au début, tout se passe bien. Les rapports sont courtois, l’ambiance « douane » très sympathique.
Et puis, le roi de la photo à développement instantané, Philippe Raymakers, fort de son succès de l’avant-veille, sort sa boîte magique devant le poste. Clic, clac : ils vont être contents, les douaniers! Quelle fête en perspective ! Avec un peu de chance, les barrières vont se lever plus vite que prévu.
Le chef, calme au début, se fâche soudain, se met à crier, devient complètement hystérique, certains oseront dire : paranoïaque. Il est vrai que les photos sont interdites dans ces zones réputées stratégiques, mais l’éclair a fait l’effet d’une bombe ! Il n’est pas content, mais pas content du tout ! Je me dis alors que notre passage ne se fera pas dans les dix minutes…
Il convoque tout le monde dans son bureau, regarde la photo qu’il trouve sans doute bien prise, mais rien ne lui plaît.
- Qui est cette personne qui passe dans le champ ? Pourquoi y a-t-il la fenêtre du poste derrière ? Et ce panneau, il est stratégique !
Toujours très fâché, il hurle. Il y a ici une psychose de « l’espionnite ».
- Où est le chef ?
Etant le plus petit de la bande, il a eu du mal à me trouver dans l’assistance, caché derrière Serge Goriely.
- C’est vous ?
- Oui, c’est moi ! Je vous assure qu’il ne l’a pas fait exprès ! Ce sont des jeunes, ils se font des souvenirs !
Le chef se calme un peu, retrouve le sourire. Il remue la photo à l’endroit, à l’envers comme s’il n’en trouvait pas le sens, et finalement la garde avec lui, avant de nous relâcher.
Du coup, la fouille des voitures est minutieuse et les questions nombreuses. Personne ne rigole. Dans un élan de générosité spontané, nous distribuons des autocollants, quelques sodas… et le Raid passe… sans faire de bruit.
De l’autre côté, nous retrouvons le transitaire venu de Dar es-Salaam pour faciliter notre entrée, et… une pompe à essence trônant majestueusement sur une butte de terre. Avec quelques billets tanzaniens « fraîchement » acquis, nous faisons la queue à la « station ». Les sept voitures et le camion attendent sagement leur ration d’essence. Un peu plus loin — cela doit être contagieux — Gauthier prend des photos… Un homme arrive, très calme:
- Pourquoi prenez-vous des photos ?
- Souvenirs, souvenirs…
L’homme nous regarde, ne plaisante pas. Mais pas du tout.
- Et avec quel argent achetez-vous l’essence ?
Silence dans l’assistance. Nous avons du mal à tout expliquer. Un trou de mémoire, sans doute… Une voiture de police arrive, Gauthier est embarqué et va répondre aux nombreuses questions qui lui seront posées. Pour une arrivée discrète, c’est réussi ! Bien sûr, nous avons souvent demandé aux concurrents de couvrir tous les événements, de filmer sans cesse, de photographier sans relâche pour enrichir le programme, mais aujourd’hui, cela dépasse nos espérances ! Ils travaillent trop bien !
En Afrique, tout ce qui commence mal se termine toujours très bien. Notre présence, le dérangement que l’on cause à chacun de nos passages, notre comportement aussi, déroutent ces hommes si accueillants, à qui il faut avoir le temps et la patience d’expliquer, avec d’autres gestes, d’autres mots, la folie de l’Occident qui propulse dans leurs pays vingt personnes en quête de sensations fortes!
Au même moment, à Dar es-Salaam, Guy Garibaldi négocie notre entrée au plus haut niveau, mais elle ne s’annonce guère plus facile. Pour que notre « convoi » puisse pénétrer en Tanzanie, l’office du Tourisme avait promis de se porter garant de la caution exigée par les douanes, représentant 500 à 800 % de la valeur du matériel importé ! Un malentendu a fait que cette somme n’a jamais été consignée entre les mains des douaniers. Ils se sont fâchés et, du coup, demandent à Guy de verser — sur place ! — 400 000 dollars en espèces !
De quoi lui faire attraper un infarctus ! Il devient blanc derrière ses lunettes noires, remue dans tous les sens, envisage un moment de les verser en petites coupures, pour le spectacle, appelle sur-le-champ Jean-Hugues Noël à Paris. Ce dernier met en place la caution, après avoir pris contact auprès de l’ambassade de Tanzanie.
L’enquête nous a révélé plus tard la solution du problème. L’office du Tourisme tanzanien ne pouvait pas réunir la somme de cette caution, tant elle était importante ! Ce qui fait, qu’officiellement, vis-à- vis des douanes, nous ne sommes jamais entrés ni sortis de Tanzanie, malgré l’enregistrement d’une heure d’émission dans la capitale ! Incroyable!
La nuit nous a surpris sur la route. Quelques kilomètres après la frontière, nous installons notre bivouac en pleine nature. Ce soir, nous serons ensemble. Rien ne manque : les tentes, les gamelles, le feu de camp pour éloigner les bêtes, comme dans les films, et la fête organisée par la population locale. Un véritable escadron d’insectes tous formats, de migales centenaires, de scarabées à géométrie variable, de scorpions kamikazes venus rôder autour de nos tentes. L’un d’eux, mystérieusement arrosé d’essence par une main anonyme, s’en est mordu la queue et les flammes, dans leur élan, ont manqué de brûler une voiture, toute proche…
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